Dérouté

Tout d’abord, merci à Marie-Astrid, qui m’a offert l’occasion d’apporter une petite contribution à ce superbe blog !

Je m’appelle Vincent, et suis à la fois originaire et habitant de Touraine. En fait, le vrai terme officiel est Indre-et-Loire, mais c’est comme Centre-Val de Loire, Pays de la Loire, Loir-et-Cher… : tous les étrangers au coin en perdent leur latin, permettez-moi donc d’aller au plus simple.

La Lozère et moi, c’est comme des copains qui se connaissent très bien, mais qui habitent trop loin. Dès qu’on peut, on prépare les valises, et on se rend visite pour passer les meilleurs moments ensemble. Le reste du temps, on se remémore ces souvenirs par biais épistolaire, par les photos, par nos histoires.

J’ai eu la chance dans ma prime jeunesse de passer de nombreuses vacances dans le « Massif Central », c’est-à-dire – pour transgresser grossièrement mes cours de géographie – une vaste zone avec plein de montagnes et pas beaucoup de gens, qui se niche pile-poil entre : le nord (là où les plaines sont aussi plates que notre accent), l’ouest (l’océan et les repas à base de moules), le sud (l’océan en plus chaud) et l’est (terra incognita, sauf pour le ski).

Autant dire que j’ai tout fait : le Limousin, l’Auvergne, le Lot, l’Aveyron, le Tarn… et bien sûr la Lozère. On franchissait même allégrement la frontière avec le Gard, ce qui est chose somme toute acceptable et inévitable si le programme est centré sur les Cévennes ou le Mont Aigoual.

Oui, oui, j’ai adoré ces temps-là, à me gargariser de ces flottements mystiques devant les lacs et les horizons, à crapahuter dans la vaste nature, à s’enfoncer à pied ou en bateau dans les gorges.

Il s’est passé au moins deux évènements majeurs depuis : mes études de géographie puis de SIG (Systèmes d’Information Géographique), et l’installation de mes amis dans le 48 – ce qui me motive y retourner régulièrement.

Mon rapport aux cartes a toujours été assorti d’un vif intérêt. Mieux… pire…! D’une quasi-dépendance qui outrepasse le simple lien fonctionnel. A tel point qu’il est de mon effort aujourd’hui de dissocier le lieu de la carte. Un bon cartographe vous dira toujours que la carte est subjective : non seulement elle l’est, mais elle peut même jusqu’à influencer le rapport au lieu qu’elle est censée représenter. Après tout, la France, les États-Unis, l’Italie… leur forme est iconique ! On les reconnait presqu’autant par leur apparence vue du ciel (découpée bien sûr par leurs limites administratives) que par leur drapeau, leur hymne… De même, la représentation d’une région sur une carte peut titiller notre curiosité, autant qu’une simple recherche sur Google Images : cette contrée-ci semble isolée et au bord de la mer, celle-ci a très peu d’axes majeurs, une représente une grande unité urbaine en son sein, une autre pas du tout… Autant de vecteurs d’attraction ou de répulsion.

Le cas qui nous intéresse aujourd’hui provient du Michelin, vient de Mappy ou du GPS, bref des cartes routières.

Il s’avère, qu’étant à l’aise avec des cartes (bon, en même temps, vaut mieux vu que c’est mon métier), j’ai tendance à beaucoup m’appuyer dessus pour m’orienter, et surtout pour juger la distance qui sépare une ville d’une autre, pour distinguer les « sous-ensembles » entre eux (comme les régions naturelles composant un département, par exemple la Margeride, l’Aubrac…), pour situer tel ou tel lieu sur ce bout de papier, celui-là même qui dessine la dite-forme iconique du département. Beaucoup de personnes ne possèdent pas la même approche : soit par manque d’intérêt, soit par une moins bonne maîtrise du plan routier, soit car ils font tout au GPS, ou bien tout de tête ; ou encore tout ça en même temps. A quoi vous pouvez ajouter que dans de nombreux cas, ils ne retracent pas mentalement sur la carte le trajet qu’ils ont parcouru. Personnellement, au contraire, je le fais systématiquement ; et ne me prenez pas pour un fou, je sais que je ne suis pas le seul ! (déjà, rien que quand vous vérifiez la trace GPX de votre itinéraire de footing ou de randonnée générée par votre montre : ah, vous voyez bien !)

Où je veux en venir ?! A un point, peut-être enfantin et évident, mais qui me marque toujours.

Le destin m’a téléporté une dizaine d’années en Normandie, sur laquelle je ne taris pas d’éloges. Je ne sais pas si vous connaissez ce petit bout de France pluvieux et pittoresque, mais à bien y regarder, le réseau routier est… dense. Déjà, car il n’y a pas de grands obstacles naturels. Ensuite car le territoire est constellé de petites communes, qui fait qu’on n’est jamais bien loin d’un groupe de baraques ou d’une ferme. J’oublie sûrement d’autres raisons, mais le fait est qu’une fois quitté les assez nombreuses grandes routes bien droites, le conducteur du dimanche a le choix parmi toutes ces voies transperçant le bocage. Bien sûr, il existe comme partout des itinéraires logiques, qui seront toujours les plus rapides et les plus habituels ; toutefois à peu près n’importe quel lieu-dit est relié à ses voisins.

En Indre-et-Loire, la sensation est un peu atténuée, car il peut se passer plusieurs kilomètres avant de rejoindre un itinéraire bis, notamment car la campagne est remplie de vastes champs d’un seul tenant, et qu’on n’est jamais certain en prenant un accès vers un lieu-dit qu’il ne mène pas vers une impasse. Mais sinon, même topo que dans le Calvados ou la Manche : on peut facilement retomber sur ses pattes, tester des circuits parallèles, et même si on s’est trompé de virage, se rattraper au suivant.

Et au final, l’esprit n’est pas obligé de comprendre le paysage. Excepté pour les ponts, il a le luxe de franchir collines, forêts et plaines sans s’en soucier ni s’en rendre compte.

© Jmp48 / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 »

Alors qu’en Lozère…!

Déjà, on y arrive en prenant une autoroute avec des vrais virages. Le genre où il faut un peu ralentir. Dites-ça par chez nous, on vous regarde de traviole.

Une fois la sortie empruntée, la morphologie de la nature se rappelle à nous. Il n’y a pas dix mille moyens de se rendre de Marvejols à Mende. Enfin, vous pouvez tester, hein… Si vous avez le temps. Ici, une route bloquée, c’est pas mal d’emmerdes.

Vous vous rappelez mon laïus sur les cartes ? Me voici, à essayer de saisir par quel bout prendre cette route…, par quel bout prendre cette carte ! Bien sûr on ne parle pas ici d’arriver à destination, pour ce faire suivez les panneaux. Là il s’agit de comprendre par où et comment on est passé. Rien de difficile me direz-vous. Non, certes, mais dans un département comme la Lozère, mon esprit se voit obligé (et j’en suis heureux !) de comprendre comment ce dernier est constitué. Les routes forment les montagnes ; les lacets, les montées et descentes ; les traversées, où sont les lacs, précipices et bourgs fluviaux. Les vastes plateaux se dessinent d’eux-mêmes. Conduire devient donc un cours de géographie accéléré.

Il s’agit pour moi visiteur du trait le plus frappant lors de cette transition Touraine-Lozère.

Voilà, vous saurez donc que pour moi, avant même la faune, la flore, les coutumes…, la façon de conduire et de lire le Guide Michelin est sûrement ce qui se fait de plus exotique quand j’atterris à la montagne !