…Et au milieu coule un paddle

Au bout d’un moment, quand on voit toute la journée les touristes avec la moquette qui ressort à se délecter de glaces à la p’tite cuillère pendant qu’on paie les factures et qu’on vend les timbres, ça donne des envies d’ailleurs.
Quitte à travailler au paradis autant en profiter. Action, réaction. J’ai réservé deux places pour une virée en paddle. Dans notre petit paradis des gorges du Tarn avec moquettes faisant trempette dans crème glacée, le paddle se pratique au couché du soleil jusqu’à la nuit noire. Comme ça on a le Tarn pour nous tous seuls. Avec les castors, on est les rois du monde.


Il y a des étapes, la nature vue en paddle, ça se mérite. D’abord, on enfile la tenue, au top du sexy : combi moulante, ballerines amphibi, gilets de sauvetage et casque anti-choc. Là, c’est fou-rire garanti. On dirait un groupe de bonhommes Cetelem en excursion. Mais l’effet dure cinq minutes car rapidement, quand elle m’a vu chevaucher mon paddle, la nature m’a montré ses plus beaux atours et a fait fi des apparences.

C’est pas la mer couleur photoshop, c’est la rivière, le Tarn, avec des couleurs tellement vraies que je suis démunie pour en parler. J’ai pas le vocabulaire technique ni les techniques littéraires pour faire un roman fleuve sur les nuanciers des rivières.
Entre le vert et le bleu, selon l’intensité du transparent et la force de l’opacité, c’est porte ouverte vers l’infini. En plus, qui dit couleurs dit reflets de la lumière qui font soirée disco à toute heure. Quand la lumière suinte sur les arbres, on assiste à un combo de paillettes minérales versus paillettes chlorophylles, ça nous donne l’impression d’être un grumeau dans un shaker géant de mojito. Ça c’est l’été. Après c’est plus ambiance cocktail cosmopolitan en automne, vodka poire glacée l’hiver…Y’a un pattern par saison et dans les quatre saisons chaque refrain apporte une couleur différente.

Sur les bords, y’a du beau monde avec une foule d’arbre et des arbres de marque : les chênes, les plantes carnivores (si, si, en France, chez nous, en Lozère ! Siiiiiiiiiii !), les pins de Salzmann. Tous ces verts texturés qui font la course jusqu’au ciel habillent les gorges bien trop austères toutes nues. C’est une autre poésie que les deux palmiers de cartes postales qui sentent la fabrique à images de rêves statiques et puis qui sont toujours courbés façon saules pleureurs qui se rendent à un enterrement.
La rivière joue de ses formes, filet insaisissable d’une transparence qui diffuse sa fraîcheur et les effets d’un tempérament fuyant et quand on force le cerveau à la fixer l’espace-temps d’une seconde, elle ressemble à du glucose al-dente qu’on vient touiller avec la rame pour surenchérir l’épaisseur de la nature. Ça la chatouille et elle se marre.Tout ça pour dire que je me suis laissée happée par une rivière racoleuse qui m’a soufflé avec ses feuilles de chênes, sa brise et ses spot-light «Pssst ! viens ! Chausse ton paddle et j’te fais visiter ma maison ».

Un vrai voyage avec Peter Pan. Je suis ailleurs et pourtant je suis chez moi. Je suis sur une autre planète et en même temps je suis sur terre. A la nuit tombée, le sentiment d’être pionnier dans le nouveau monde me fait sourire. Mon décor de travail quotidien devient terre inconnue. Voici le topo : une nuit noire avec la pleine lune et ses groupuscules d’étoiles bien cadrées entre les gorges, et moi, je suis au milieu, plaf ! Y’a le paradis et y’a moi ! Je peux même compter les étoiles filantes au milieu de la rivière. Et puis je tombe parce que j’en ai comptées trop. Quand on arrive sur les rapides, je plie les genoux avec la rame au-dessus de la tête, là je me sens squaw qui va chasser sur la piste des castors.

Oui c’est un canoë mais ça fait presque comme si c’était un paddle…et puis elle jolie comme ça avec son arc

C’est drôle comme à un moment donné la rivière se raconte, elle finit par nous envelopper, avec douceur. Y’a personne pour taquiner ma tranquillité, elle m’a fait sentir la consistance de la pleine vie puis a dévoilé son silence le plus vivant, on peut presque le toucher avec le bout de la rame. Si on fait les comptes, parce que les comptes ça fait redescendre des nuages : il y a eu 3 heures de Pocahontas chevauchant son paddle, 1 nuit de 6 heures dans les étoiles, 1 journée de 12 heures à surfer dans les nuages, ce qui nous fait presque 24 heures de « wahou ! ». Et ça fait un beau souvenir dans lequel on peut replonger les jours de pluie dégueulasse.

La semaine suivante, c’était à moi de jouer au touriste, pas en Lozère, en Charente-Maritime, à Royan, plage de Pontaillac. Pontaillac, c’est toute une histoire, une vraie pièce de théâtre. C’est Paris 16è qui se retrouve les pieds dans l’eau. Le bruit court que tout le petit Paris est en zone inondable. Ça fait un peu camp d’entraînement sélect en cas de scénario catastrophe. J’ai pas mis de glace sur la moquette mais j’ai loué un paddle…gonflable. L’Océan ne fait pas d’cadeau à l’équilibre mais ça vient vite, c’est pas Hawaï. Un vrai kiff d’être debout sur la mer, droit comme un playmobil. J’ai bu un peu plus la tasse que dans le Tarn…faut avoir soif. Mais qu’est-ce qu’elle est bonne la mer !

Après avoir bu la tasse une fois, j’ai voulu boire cul-sec mon océan à moi, celui de mes premiers châteaux de sable, du club des pingouins et de la dame aux chichis&mascottes avec la voix qui mue entre le 1er juillet et la fin du mois d’août, le goûter aux Princes tellement plein d’sable qu’on jouait à Lawrence d’Arabie qui prend son quatre heure dans l’Sahara. C’est comme si j’étais venue faire du paddle à Pontaillac juste pour retrouver ma mer, avec ses éclaboussures de vagues comme si elle m’engueulait de ne pas être venue la voir plus souvent, avec tout plein de sel, le sable qui gratte les jambes et le soleil qui chauffe les épaules en faisant briller tout ça. Voilà, l’effet « paddle » qui prend sa source en Lozère et qui vient se jeter dans l’Océan…et que s’apelerio…:)