En Lozère, l’art c’est du quotidien

Le mercredi, c’était une institution. Quand j’étais en maternelle, pour certains, c’était foot-conservatoire-volley-tennis-danse-et-burn-out, pour d’autres c’était raviolis-jeux-vidéos-pokémons et pour moi le mercredi, c’était Paris. 45 minutes de RER, 5 stations de métro avec un lapin rose qui met sa main dans la porte et on y était. C’était la rue de Rennes pour le shopping, c’était rue Dupont-des-Loges pour la grand-mère, le palais de la découverte pour découvrir la science, le Louvre pour piétiner jusqu’à en avoir des ampoules. Y’avait d’quoi faire. J’avais droit à des expos sur les Egyptiens, des expériences d’électricité statique, des vieux tableaux que, même moches, le monde entier a dit qu’ils étaient beaux, une course avec les pigeons du jardin du Luxembourg et on enchaînait avec le musée Grévin. Tout ça mélangé à l’ambiance grise de Paris, avec tous ces gens bien habillés qui regardent leurs pieds, l’odeur du métro, l’accordéon gitan pour l’ambiance, ça fait une belle madeleine de Proust.

Enfin donc, la nature, c’était pas mon truc. Depuis que j’habite en Lozère, je sais pas faire la différence entre les feuilles des arbres, y’a pas de pigeons à qui on peut faire peur, y’a pas de Starbuck où quand on veut glander on peut glander incognito, pas assez de voiture…pas de centre commercial énorme, même pas de musée, si je veux voir Picasso, je vais où ? Quelle direction ? Métro quelle ligne ?

En fait, la différence entre Paris et la Lozère, hormis la taille et le poids, c’est que : y’a pas tout ce que je veux, y’a pas ce que j’aurai voulu avoir ni ce que j’aurai peut-être voulu avoir, ce que je veux et que je n’aurai jamais, ce que j’ai et que je ne veux plus, ce que je veux pour si j’m’ennuie un jour, ce que je veux pour faire avec la copine x, ce que je veux pas maintenant mais que j’aurai bien voulu dans deux mois ; tout ça c’est fini. Y’a pas l’grand tout. Ou plutôt la Lozère, c’est un autre grand tout. C’est le grand tout avec des arbres et des rivières.

Picasso y’a pas. Alors la solution : soit tu commandes un livre sur ses peintures, soit tu achètes un jet privé parce que c’est quand même plus fun que lire et tu vas en Espagne ou à Paris et de temps en temps à Rodez mais c’est pas permanent l’expo à Rodez. Soit, tu fais un enfant, enfin avant tu choisis un partenaire, tu fais un enfant, ou bien t’en trouves un et tu l’inscris à l’école. A deux ans. Parce qu’ici, les enfants ont le droit de découvrir le monde à partir de 2 ans.

Moi j’ai pris la solution n°3, je trouvais que c’était la plus fun et je me suis pas trompée, bien que j’ai pas encore essayé le jet privé. Mais en attendant je rêve devant SuperWings.

Un jour, au supermarché, on regarde les boîtes métalliques des Panettones. Elles étaient toutes rayées. Le petit, 2 ans et demi, s’exclame : « Oh ! Regarde ! C’est Monsieur Daniel Buren qui a peint les boîtes ! ». Scotchée. Ebahie. Il connait Monsieur Daniel Buren et en plus il l’appelle Monsieur.

« Et oui, il peint des rayures sur des drapeaux, dans des châteaux aussi…il fait plein de rayures ! Monsieur Buren aime beaucoup les rayures ».

La madeleine de Proust a ressurgi au supermarché. Daniel Buren, je l’ai découvert à quinze ans quand mes parents savaient pas quoi faire de l’ado qui était dans moi. Un jour, mon père m’a dit : « Y’a Buren à Pompidou, j’t’emmène. Si t’aimes les graffitis, tu vas adorer Buren. Il fait pareil avec des rayures. Et sur des grands monuments. Et en plus il a l’droit ! Il est payé pour ça.».

RER C, Métro, Beaubourg, Centre Georges Pompidou, exposition Daniel Buren. Et là, il y avait plusieurs pièces, mais beaucoup, où il y avait plein de rayures, des rayures par transparence, en perspectives, en poteaux, en tissus, en formes de labyrinthes ou sans forme. Après mon père m’avait offert un super tee-shirt taille XXL de Niki de Saint Phalle avec un gros point d’interrogation multicolore qui maintenant est devenu XXS, je pouvais crâner avec à l’école. Et après les rayures on avait mangé un kebab dans une cantine du 11è. Rien qu’en y repensant j’ai envie d’y retourner dans ma madeleine. Mais tu peux pas faire des pas en arrière, même en moonwalk, cherche pas, ça peut pas faire.

 

Daniel Buren, c’était la tout petite section de maternelle, la TPS. Aujourd’hui, c’est la PS, la petite section, pas la Playstation. Au programme, c’est Madame Yayoi Kusama. Au repas, mon fils se verse un rond de ketchup dans l’assiette en disant « Et voilà ! J’ai fait comme Madame Kusama ». Madame Qui ? Comme deux ignares dépendants de leurs smartphones, le père et la mère vérifient avec Monsieur Google l’identité de cette Madame San Ku Kaï.

Alors on écoute attentivement l’exposé du petit qui nous fait un cours sur Madame Katana : « Madame Kusama, elle aime faire des ronds, elle fait des ronds de différentes tailles et de différentes couleurs. »

En ce moment, ils sont dans leur période Mondrian. Mondrian, je croyais que c’était une grande entreprise de nappes cirées. Et puis en fait c’est un vrai Monsieur qui s’appelle Piet et qui peint des quadrillages avec des carrés de différentes couleurs ; pour peindre l’essence de l’essentiel du réel paraît-il…la substantifique moelle.

Y’a pas Picasso en Lozère. Y’a pas de musée renommé en Lozère. Y’a pas, c’est tout pis c’est comme ça. Mais, en Lozère, y’a des familles qui jouent à Madame Kusama avec le ketchup le soir au dîner, à Monsieur Buren en regardant à travers la fourchette. On fait dans l’art vivant, un peu tous les jours, pas besoin d’un mercredi, c’est nos gamins qui nous apprennent les grands artistes entre les pâtes et le fromage et c’est puissant !