Une histoire de sanglier…

Passé le 5 décembre, ça sent Noël.
Noël, c’est un univers parallèle dans lequel le trappeur temporel (focus Marvel comics) nous projette chaque année, à la même période. Il appuie sur reboot et la décharge d’électricité fait sauter les humains. La crise dure environ deux mois avec un pic d’intensité entre le 24 et le 1er de l’an. Je vois pas d’autres explications.
Les gens travaillent différemment, les dossiers deviennent d’un coup très urgents et en même temps il y a quand même une trêve qui dure jusqu’au 10 janvier. C’est une période étrange, on ne sait plus quel jour on est puisqu’on a la tête dans les horaires et les jours où on va voir la famille X, où la famille Y vient chez nous, les recettes et les cadeaux à faire, à demander, à empaqueter…la déco, les menus, les anniversaires qui s’intercalent entre deux réveillons…et puis la galette des rois qui nous achève tous début janvier. Il y a les maladies grippales qui pointent leurs nez et qui rendent très agréables tout ce petit monde, le froid qui fait que tout le monde reste confiné à l’intérieur à se refiler les microbes, à s’énerver à cause du bruit des gens qui chantent parce que c’est festif mais c’est pas parce que c’est festif qu’on doit chanter faux.
A ce propos, justement, comme partout ailleurs en Europe, ça sent bon Noël dans le petit et ravissant village de La Malène, dans les gorges du Tarn.
Après le travail, direction maison. Parce que y’a la déco à mettre, le sapin à décorer, le planning des orgies à préparer…enfin je suis pas couchée ; donc je fonce. Évidemment, histoire de me poser des obstacles sur mon marathon de noël, le maire m’arrête en pleine montée avec ses bras, il me barre la route. J’hésite entre deux attitudes, celle de la magie de noël ou celle de Hulk. Dans l’hésitation, je choisis la neutralité. Il frappe à ma vitre. J’ouvre.
– vous l’aimez le sanglier ?
– oui.
Et là, il fait un signe de tête à son collègue au gros 4×4 arrêté de l’autre côté de la route.
– Vous êtes combien à manger pour Noël ?
– environ…je sais pas une petite dizaine à la louche…comme tout le monde quoi ! Y’a un peu de monde mais pas trop parce qu’on est en Lozère voyez ! Alors les familles qui viennent de Paris-Brest elles viennent pas à tous les Noëls…c’est comme les Réunionnais ou les Martiniquais, le voyage familial se prépare ; une année sur deux.
– Ok, je vous amènerai du sanglier pour les fêtes
– Ok nickel ! Merci.
Le lendemain, c’est repas de fin d’année avec la team municipale ; à Mende. Et l’après-midi, il y a goûter de Noël pour les enfants de La Malène avec Père Noël et activités ludiques. Je te dis pas le planning, je fonce avec la voiture à faire les allers-retours. Malheureusement pour le fiston, le repas à Mende s’est trop étendu, le goûté de Noël est déjà fini, le Père Noël est reparti et les organisateurs balaient la salle. C’est qu’y a un timing à Noël, faut pas s’laisser bouffer pour les rats. Le Père Noël il a la tournée des centres commerciaux à faire, c’est un suisse ; on nous a planté sur la nationalité. Trop tard mais je suis pas venue pour rien. Le Père Noël a laissé un lot de consolation : une caisse remplie de deux gros morceaux de sanglier. Comment dire, je suis pas habituée…je mange trop de poissons panés…

Là-dessus, un agriculteur me donne une recette de daube qui dure vingt minutes d’explications.
J’aurais dû l’enregistrer parce que j’ai oublié le début. Et puis parce que y’a rien de plus plaisant à écouter qu’une personne qui vous raconte une recette. Y’a d’l’amour dans les mots, c’est tendre, c’est gai, ça sort des tripes, c’est comme un bon morceau de Queen.
Tout bas, le Maire réplique : « Cherchez pas, Marmiton, ça fera pareil. »
En gros, le sanglier, faut le cuisiner demain à l’aube si je veux qu’il soit prêt et bon pour les fêtes.
Ça tombe bien, c’est le début des vacances, enfin « vacances »…je sais pas si c’est le mot adéquat. Mais c’est pas le bagne non plus.
Arrivée chez moi, je console le p’tit qui a loupé le père noël, je lui enlève des poches ces réserves en chocolat et papillotes qu’il s’est octroyé pour au moins quinze jours et je m’attaque à la bête.

Etape n°1 : mettre le sanglier dans le frigo. La caisse, elle rentre pas. Alors je prends le morceau dégoulinant de sang et le pose sur la table. Je me prends pour Dexter. Et là, carnage. Boucherie. J’ai du sang sur les mains. Je coupe le sanglier en morceaux, ça coule sur le sol, je les mets dans du papier alu en veillant à ne pas tourner de l’œil. Mais franchement, j’en fais des caisses parce que, à mon grand étonnement, la viande est presque inodore…on fait la moue à la vue du sang mais ça sent rien…c’est presque décevant.
Après avoir nettoyé la scène du crime, mis les morceaux dans le congèle…je suis sereine.

Etape n°2 : l’avant-avant-veille : la fonte des glaces
C’est le jour de la décongélation. Les morceaux en alu sont remis dans la caisse et ça décongèle. Donc 1ère erreur : aussitôt congelée, aussitôt décongelée…j’aurais dû la laisser juste au frigo…mais j’avais plus confiance au congèle qu’au frigo ; va savoir ce qu’il se passe…

Etape n°3 : l’avant-veille : let’s go to the daube !
On y est, c’est le jour J. L’opération daube est lancée. C’est de la daube à la Provençale. On n’est pas en Provence mais on fait de la daube de sanglier à la Provençale. Ne cherchons pas. La daube à la Provençale, c’est la classe internationale.
Je remonte tout le bazar de viande décongelée et je rejoue à Dexter ; tout ça en pyjama parce qu’il faut au moins 48 heures de mijotation et on est short sur les délais. Alors c’est dès 7 heures qu’on découpe la bête en morceaux mangeables. Franchement, ça se fait tout seul. La bête est tendre. Je découvre le plaisir de découper de la viande de gibier crue et tendre.

Ensuite, je prends le plus gros saladier que j’ai, celui qui sert quand on a la gastro ; et je fais ce que le marmiton de chez .org me dit.
Je vide une bouteille de rouge en entier. Ça fait drôle au p’tit matin. Je découpe des oranges et plouf…sangria ! Des clous de girofles et du bouquet garni. Lardons, oignons, ail, carottes, tomates, olives. Et hop, la viande dedans pendant au moins un jour et une nuit.
Et le lendemain, tout le bazar en cocotte, sur feu « 2 », cuisson lente, pendant 1 ou 2 ou 3 jours…

La vérité, c’est au top du top et les invités sont bluffés, ils en redemandent, ils dégustent. Je suis fière, franchement, quand je sirote cette daube, je pense aux vegans, s’ils la gouteraient, ils seraient convertis ; c’est un truc à abolir le véganisme. Merci la nature, merci le sanglier, merci le chasseur, merci le maire, merci les dégustateurs, merci moi !
Ce que j’ai apprécié, c’est la réflexion de la grande tante x, quand j’ai lui ai demandée si ça lui a plu mon plat : « Ah c’était vraiment excellent, il faudra que tu remercie de ma part le chasseur ! »
Bin voilà…tu l’as pas volé celle-là ! Et bonne année ! Voilà comment on se retrouve à inviter les générations plus âgées à manger un plat traditionnel comme ils n’en ont jamais fait.

Pour la recette, c’est par ici.